Des électeurs ordinaires - Enquête sur la normalisation de l’extrême-droite de Félicien Faury présenté par Christine Findal

mercredi 25 février 2026
par  MEAD Christine
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Des électeurs ordinaires Enquête sur la normalisation de l’extrême droite

de Félicien Faury, paru Au Seuil, Mai 2024

Résumé de l’introduction et de la conclusion de l’auteur

L’accès de l’extrême droite à la place symbolique de deuxième force politique du pays, perçu comme un séisme en 2002, est installé 20 ans plus tard.
Les élus RN sont dans les municipalités, les conseils départementaux ou régionaux, jusqu’à l’Assemblée Nationale : 89 députés en 2022 (NDLR : 126 en Juillet 2024)
L’extrême-droite se normalise dans l’opinion et son arrivée à la tête de l’Etat apparaît désormais comme de l’ordre du possible.
Pour comprendre son succès électoral, il faut commencer par saisir ce qui motive ses électeurs, identifier les logiques au fondement de son pouvoir d’attraction.
Cette enquête (2016-2022) va à la rencontre de ces électeurs, de leur représentation du monde social et des morales qui en découlent et explore les conditions sociales de ce vote.
Elle s’est déroulée en région “Sud-Paca” : bastion majeur du lepénisme à partir des années 80, c’est là que le F.N. conquiert ses premières municipalités au cours des années 90 : Toulon, Marignane, Orange, Vitrolles.
Au premier tour de la présidentielle, Marine Le Pen y arrive en tête ; on y compte 21 députés en 2022 (NDLR : en 2024 : 30 sur 42)
Comment cette orientation a-t-elle acquis une telle légitimité ?
Les électeurs RN "du Sud" (en fait, le Sud-Est) ont des points communs avec ceux “du Nord” (en fait, le Nord-Est), en premier lieu le racisme ; mais sur le plan des caractéristiques sociales, l’électorat “du Sud” est moins ouvrier et moins touché par la pauvreté et la précarité que son homologue “du Nord”.
L’enquête permet donc de se pencher sur cette fraction d’électorat qui a fait l’objet de moins d’attention publique.
Le RN a toujours recruté non seulement dans le milieu ouvrier, mais aussi chez les employés, artisans et commerçants, professions intermédiaires et petits retraités, catégories où il progresse.
L’étude de ce territoire révèle les tendances de l’économie française des dernières décennies, comme la montée des inégalités, la fragilisation des services publics ; ces évolutions suscitent des tensions sociales qui nourrissent le vote d’extrême droite.
L’auteur a résidé sur place (15 mois en cumulé sur une période de 6 ans) et rencontré une grande diversité d’habitants : simples conversations, entretiens et son analyse se centre sur une trentaine d’électeurs du RN, (ni militants, ni candidats à élections) sans rechercher une représentativité de l’échantillon, mais en s’inscrivant dans des groupes sociaux concrets.
En effet, et pour rappel, le vote est l’expression de préférences structurées collectivement.
Approfondissement et contextualisation sont donc privilégiés, et les entretiens partent de la situation sociale des individus, n’évoquant leurs préférences électorales que secondairement.
La question du racisme émerge cependant de façon récurrente.
Les cibles principales en sont des groupes désignés comme “arabes”, “musulmans”, “turcs”, (c’est-à-dire les migrations les plus récentes et les plus nombreuses sur le terrain étudié) groupes présentés comme des entités homogènes, assimilées à des comportements suscitant des affects négatifs, en opérant une hiérarchisation entre leurs valeurs et attitudes et celles du reste de la population.
Les origines ou les affiliations religieuses des minorités visées sont avant tout supposées, le terme de “français” étant utilisé dans une logique de distinction par rapport à des minorités.
Ce ressort raciste fondamental du vote d’extrême droite est attesté par la plupart des enquêtes statistiques portant sur cette question, dans le contexte français comme dans les autres démocraties libérales. Pourtant, cette question est souvent écartée dans les sciences sociales françaises, au profit d’autres causalités sociales, dans le souci de ne pas stigmatiser des groupes populaires dominés et qui font déjà l’objet de disqualification.
De fait, ces électeurs ont un faible niveau de diplôme, trait commun à tout l’électorat lepéniste, d’où le risque de véhiculer l’idée selon laquelle le racisme ne serait circonscrit qu’à ces électorats, exonérant les autres groupes sociaux.
Or, il n’est pas l’apanage d’un groupe social particulier et peut être à l’oeuvre sous des formes plus discrètes au sein de groupes plus dotés.
Car dans notre monde social, cette construction : la race, a des conséquences concrètes, et les processus de racialisation perpétuent des inégalités dans tous les domaines de la vie.
Pour un sociologue, le racisme est l’expression et l’exercice d’une relation de pouvoir instaurée entre groupes sociaux racialisés ; il est un rouage du fonctionnement de la société.
Cette perspective conduit à se demander comment les électeurs du RN contribuent à la perpétuation de ce processus et comment leurs expériences sociales sont politisées en faveur de l’extrême droite.
Les électeurs interrogés vivent leur situation économique et sociale comme incertaine et fragile, sentiment qui s’étend à la sphère résidentielle ; d’où insatisfaction vis à vis du système de répartition des ressources collectives, où ils se vivent en concurrence avec des minorités désignées.
Dans leur rapport à leur lieu de vie, le racisme attise les conflits d’usage du territoire.
L’islamophobie tient une place centrale dans cette perception : l’appartenance manifeste à l’islam est vue comme menaçant leur propre style de vie.
Le vote RN sert à se positionner au sein de l’espace social racialisé, en se maintenant ou se rehaussant au sein d’une hiérarchie perçue.
Quant aux relations entretenues par ces électeurs au champ politique : les représentants politiques sont jugés négativement, à partir de leur perception des élites culturelles ; les possibles politiques se restreignent, au profit du RN.

En conclusion  :
Pour comprendre comment l’extrême droite se normalise, il faut comprendre sur quelle normalité s’appuient ses électeurs.
Le vote RN reste un moyen de signifier, le temps d’une élection, les épreuves sociales qu’ils traversent et les interprétations qu’ils en font.
Les domaines fiscal, scolaire, résidentiel, deviennent à leurs yeux lieux de compétition sociale racialisée, où les groupes minoritaires sont perçus comme concurrents illégitimes.
Le ressentiment vise, par continuité, l’Etat, accusé de favoriser une “préférence étrangère “ en matière de redistribution.
Ces questions ont partie liée avec des enjeux de reconnaissance.
En ne rétribuant plus le mérite de la norme (travailler, payer ses impôts, suivre les règles...) la classe politique au pouvoir semble incapable de faire justice à ces “ français moyens”.
Les logiques de restriction des ressources communes encouragent les processus de racialisation, et réciproquement.
Ce territoire est pris lui-même dans une économie de l’enrichissement, de valorisation résidentielle et touristique des espaces habitables.
Les politiques d’attractivité, l’installation de ménages aisés (souvent parisiens, NDLR) accroissent la hiérarchisation et donc la compétition.
La présence de certaines minorités “ visibles” a des conséquences sur la valeur symbolique et économique d’un territoire ; le racisme apparaît à ce titre comme un phénomène économique et culturel et non sociétal ou identitaire.
Le vote RN est une manière d’exercer un pouvoir, de prendre position au sein de rapports de force, de rester majoritaire.
Ces électeurs participent aux processus de stigmatisation des minorités ; cependant, ils ne disposent pas des moyens sociaux de leurs aspirations, qui leur permettraient de bénéficier de l’entre-soi blanc qu’ils souhaitent.
Leur position au sein du groupe majoritaire, au sein des rapports sociaux de classe, apparaît de plus en plus chancelante, et se retrouve au coeur des rapports sociaux de race.
Le sentiment de dépossession est conforté au quotidien par les présences des minorités, en particulier celles désignées comme musulmanes, trait identitaire interprété comme s’imposant au mode de vie "français”.
Ce rapport tourmenté à sa position majoritaire vient la politiser, rend sa défense nécessaire : d’où l’aspect particulier du vote RN, à la fois protestataire et conservateur.
Situés au seuil d’un ordre social et racial dont ils espèrent encore tirer avantage, ils s’en font les premiers gardiens.
L’aversion entretenue vis à vis des minorités ethno-raciales est bien le dénominateur commun dans cet électorat et le lien entre ses différentes motivations.
Ce racisme n’est pas un simple exutoire ; la racialisation affecte durablement les représentations communes du monde et tient une place prépondérante dans la fabrique des opinions politiques.
Le nier serait accréditer la stratégie de dédiabolisation du RN.
La “ protestation” exprimée à travers ce vote n’est pas aveugle ; elle correspond à des hostilités orientées qui ne doivent pas être minorées, en particulier par la gauche.
Le vote “ antisystème”, reconduit (ex. dans les municipalités) devient un système.
Le racisme, construction sociale et politique, est intériorisé sous forme de croyances plus ou moins entretenues par les acteurs politiques.
Pour y renoncer, il faut que ces électeurs trouvent ailleurs des projets (protection économique, émancipation sociale) capables de démonétiser la force électorale du racisme en activant d’autres aspirations.
S’opposer à, et inverser ce courant suppose une mobilisation sur le front des inégalités et celui des idées, en s’attaquant aux logiques communes qui participent de la diffusion de ce vote.
Son essor actuel se nourrit de normes déjà légitimées, que l’extrême droite ne fait que radicaliser : les responsabilités sont collectives.


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