Le livre du mois : "Où sont passés nos milliards" de Lucie Castets, présenté par José Rose
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Lucie Castets, Où sont passés nos milliards, Seuil, 2025
Vous vous souvenez de celle que le dissolueur en petite majesté a refusé de nommer première ministre contre toute tradition démocratique ? Vous vous rappelez qu’elle avait été proposée par toute la gauche unie (à l’époque) du fait de son engagement associatif dans Nos services publics ? Eh bien, elle se rappelle à notre bon souvenir en publiant un livre sur son sujet de prédilection. Et, en déroulant cette pelote, elle aborde quelques grands sujets qui préoccupent aujourd’hui les français. Elle le fait en spécialiste renseignée mais aussi en politique avisée car son livre est à la fois un constat implacable et une alternative mobilisatrice.
Tout au long du livre, elle remet les choses en place, pointant du doigt les idéologues – élus de droite et médias à l’unisson – qui rabâchent que les caisses sont vides, qu’il faut être raisonnable, réduire sans cesse les dépenses publiques et jamais augmenter les recettes fiscales dont la baisse explique pourtant largement la dette croissante, et qu’il faut accepter la sempiternelle litanie « il n’y a pas d’alternative ».
Il faut, il faut… parlons-en du cercle de la raison. De la folie plutôt. Folie qui détruit des services publics indispensables, des vies, la Terre et nos espérances. Chiffres et rapports à l’appui, elle montre bien que cela ne tient pas. Il n’y a rien d’inexorable, pas de supposées « évidences » économiques.
L’obésité administrative est un leurre, celle des entreprises gavées de subventions et d’exonérations une réalité. Le néo-libéralisme est dispendieux mais unilatéral, préférant les nantis aux modestes. Et l’affaire est ancienne, au moins 50 ans que les détenteurs de capitaux savent, avec l’aide de l’Etat, privatiser les bénéfices et socialiser les pertes.
Face à cela, la question des inégalités et du patrimoine commun est centrale. Et si on le souhaitait - encore faudrait-il se battre pour cela - il serait facile de trouver les milliards nécessaires aux urgences sanitaires, scolaires et écologiques : il suffirait (!) de cesser de baisser les impôts des plus fortunés et des grandes entreprises. Et tant pis pour les rentiers, les sénateurs conservateurs des privilèges et les dogmatiques.
Ce livre montre aussi que la privatisation n’est pas une garantie d’efficacité et le rôle des lobbies, cabinets conseils et autres cliniques privées sont là pour le montrer, comme l’externalisation croissante des missions de service public. « Ainsi, l’avènement d’une idéologie valorisant l’efficacité supposée du secteur privé conduit à amputer les services publics d’une partie de leurs financements et aggrave les inégalités, tout en prétendant rationnaliser les dépenses ».
Alors, quelle alternative ? Tout simplement « refaire des services publics la colonne vertébrale de notre pacte social » et assurer leur qualité, leur universalité et la protection de chacun, de la naissance au grand âge. Et aussi « déconstruire nos préjugés sur ce qui est crédible ou non en matière économique, ce qui est efficace ou non, ce qui est rentable ou ne l’est pas ». Et encore « faire de la transition écologique un grand moment de reconquête démocratique ».
Ce livre nécessaire est riche d’exemples qui nous concernent au quotidien : énergie, eau, logement, alimentation, numérique. Resterait, pour prolonger la réflexion, à s’interroger plus à fond sur les contradictions et les conflits inévitables quand on tente de construire une alternative, sur les alliances, les modalités du contrôle citoyen et le risque de bureaucratisation. L’espace des réformes est vaste et le chemin bien indiqué : reste à en faire un programme mobilisateur et un support à une pratique politique engageante. « Susciter l’adhésion autour d’un projet de rupture n’est bien sûr pas évident. Il ne suffit pas de vouloir convaincre : il faut donner envie. Il faut pouvoir imaginer un monde différent, s’y projeter… » écrit l’auteure en conclusion.
José Rose
- Lucie Castets, Où sont passés nos milliards, Seuil, 2025, 14,90 euros